Colbert tagué, droit fragilisé: un précédent explosif
La Cour de cassation vient de rappeler — une fois de plus — qu’il existe des cas où la répression pénale peut devenir une « ingérence disproportionnée » dans la liberté d’expression, notamment lorsque l’acte s’inscrit dans un « débat d’intérêt général ».
Cette fois, le déclencheur est un tag et des jets de peinture sur la statue de Jean-Baptiste Colbert, devant le Palais-Bourbon, en juin 2020 : un militant y avait inscrit « Négrophobie d’État », au nom d’une dénonciation de l’esclavage et du Code noir. Condamné, puis confirmé en appel, il a obtenu une cassation : l’affaire sera rejugée, mais le signal envoyé est limpide. À force de vouloir protéger la parole politique jusque dans ses formes les plus agressives, on est en train de sanctuariser — juridiquement et moralement — ce qui n’est pas de la parole, mais une dégradation. Et c’est précisément là que le danger commence.
Il y a une confusion volontaire, entretenue depuis quelques années, entre s’exprimer et abîmer. Les militants les plus habiles l’ont compris : il ne suffit plus de dire « je proteste », il faut désormais le faire sur un support qui choque, qui coûte, qui force l’attention. Une statue, une façade, une vitrine, un musée. L’acte n’est plus l’argument ; l’acte devient l’arme. Le débat, lui, arrive après — comme justification rétroactive. On dégrade d’abord, on philosophe ensuite.
Or une démocratie repose sur une distinction simple, presque enfantine, mais fondamentale : la parole est libre précisément parce qu’elle n’a pas besoin de casser pour exister. Elle n’a pas besoin de détruire l’objet d’autrui pour être entendue. Le jour où l’on accepte que la dégradation soit une modalité normale du débat public, on change de régime mental. On passe du forum à la rue. De la discussion à l’intimidation.
On me dira : il ne s’agit pas de n’importe quel sujet. Il s’agit de l’esclavage, de la mémoire coloniale, du racisme, des blessures historiques. Oui. Et c’est justement pour cela que le débat exige davantage de rigueur, pas moins. Les grands sujets ne deviennent pas plus justes lorsqu’on les appuie sur un acte illégal ; ils deviennent simplement plus explosifs. Une cause n’est pas ennoblie parce qu’on a trouvé un mur à salir. Une indignation n’est pas plus vraie parce qu’elle a laissé une facture de nettoyage.
Le raisonnement qui s’installe est pervers : si le sujet est grand, alors les moyens peuvent être sales. Si le motif est moral, alors l’atteinte matérielle devient excusable. Et si l’atteinte est excusable, alors le droit pénal doit se faire discret, presque honteux, comme s’il réprimait non pas une dégradation, mais une opinion.
Sauf qu’il ne réprime pas une opinion. Il réprime un geste. Là réside le cœur de cette affaire : la Cour de cassation, en s’inscrivant dans une logique européenne de protection du débat, risque de faire glisser le droit vers une zone grise où l’on n’évalue plus l’acte, mais l’intention supposée, la noblesse affichée, la qualité « militante ». On ne juge plus ce qui est fait ; on juge ce que l’auteur prétend vouloir dire. À ce jeu, les plus radicaux gagnent toujours : ils auront toujours une cause à brandir, un récit à plaquer, un grand mot à agiter. Et les institutions, tétanisées à l’idée d’être accusées de « réprimer la parole », reculeront encore.
Il faut avoir le courage de dire une phrase que notre époque déteste : toutes les causes ne donnent pas tous les droits. On peut combattre l’héritage esclavagiste sans salir un patrimoine commun. On peut dénoncer Colbert sans s’arroger le droit de dégrader une statue. On peut vouloir renverser des symboles — intellectuellement, politiquement, historiquement — sans les renverser physiquement. Et si l’on veut les déplacer, les contextualiser, les retirer, cela se fait par la loi, la délibération, les décisions publiques. Pas par la peinture rouge, la nuit, le coup d’éclat.
Sinon, qu’est-ce qui empêche l’étape suivante ?
Aujourd’hui, une statue. Demain, une mairie. Après-demain, un musée. Tout cela, au nom d’un « débat d’intérêt général ». Ce concept est une porte. Il peut être un outil noble quand il sert à protéger un journaliste, un écrivain, un caricaturiste, un lanceur d’alerte. Il devient une faille quand on l’étend à la dégradation matérielle. Parce qu’une fois la porte ouverte, elle ne se referme jamais au bon moment.
Faisons un exercice de réalité : imaginez un pays où la tension politique s’aggrave, où la conflictualité identitaire devient la norme, où un mouvement comme LFI arrive au pouvoir ou domine l’agenda moral — avec sa rhétorique permanente de confrontation et de désignation d’ennemis. Que se passera-t-il lorsque des groupes décideront que leur “débat d’intérêt général” justifie de s’en prendre à des lieux de mémoire, des monuments, des symboles qu’ils jugent illégitimes ?
Qui décidera ce qui est « d’intérêt général » ? Les juges ? Les réseaux sociaux ? Les militants eux-mêmes ?
Dans un climat déjà inflammable, cette jurisprudence risque de servir de parapluie à des violences que l’on feindra ensuite de découvrir. Le militantisme radical fonctionne par escalade : l’acte d’hier devient la norme de demain, donc il faut faire plus fort. On commence par l’art, on finit par les gens. C’est un mécanisme connu : quand l’impunité symbolique s’installe, la radicalité se déplace du bronze vers la chair.
On me rétorquera : vous exagérez, il n’est pas question “d’attaquer des personnes”. Bien sûr que si. L’histoire contemporaine est remplie de mouvements qui ont commencé par des symboles avant de s’en prendre aux individus. La logique est toujours la même : l’autre n’est plus un contradicteur, il devient un obstacle. Et l’obstacle, on le déplace, on le casse, ou on le fait taire.
Le plus glaçant, c’est que cette pente est déjà là. Dans certains milieux militants, l’idée s’est imposée que l’on peut “réparer l’histoire” par des gestes physiques. Qu’un tag est une justice. Qu’une intimidation est une pédagogie. Qu’un boycott est une purification. Et qu’un lieu, parce qu’il porte une mémoire jugée “dominante”, mérite d’être abîmé.
Imaginez, oui, un musée de la Shoah pris pour cible. Imaginez un mémorial, une plaque, une synagogue, une exposition, accusés d’incarner — selon la folie du moment — une “oppression”. Imaginez qu’on vienne vous dire ensuite : certes, c’est illégal, mais c’était “dans un débat d’intérêt général”. Voilà la phrase qui tue : elle ne justifie pas seulement l’acte ; elle le rend discutable, donc acceptable, donc répétable.
Une démocratie ne meurt pas toujours dans un coup d’État. Elle peut mourir dans une série de glissements juridiques où le droit, à force de vouloir paraître subtil, devient faible. Où l’État, à force de craindre la polémique, renonce à protéger le commun. Où l’on confond l’expression et la dégradation, la critique et le saccage, le débat et la contrainte.
Il faut donc réaffirmer une règle claire : la liberté d’expression protège la parole, l’écrit, l’art, la satire, la manifestation pacifique. Elle ne protège pas la détérioration d’un bien public. Sinon, on bascule dans un régime où la violence matérielle devient un langage politique parmi d’autres, et où seuls ceux qui acceptent de salir, casser, intimider auront le micro.
Et ce jour-là, il ne restera plus grand-chose à défendre — ni statues, ni musées, ni mémoire. Ni, surtout, sécurité des personnes. Parce qu’après les statues, ce sont toujours les gens qui finissent par être frappés.